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L'heure du laitier |
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Novembre 2009
En ce début d’automne ensoleillé, nous avons tous vu ces images d’agriculteurs déversant des dizaines de milliers de litres de lait dans les champs. Ce n’était évidemment pas pour lutter contre la sécheresse et arroser leurs cultures. Même si on peut en comprendre les motivations économiques, ce type de gaspillage a toujours quelque chose de choquant. Bien que dans nos pays développés nous ne sachions plus ce qu’est la faim, l’idée qu’on puisse jeter de la nourriture, et surtout une nourriture aussi essentielle que celle des bébés, demeure difficile à accepter.
PRÉCAUTIONS Cette crise du lait cristallise, en réalité, toutes les contradictions alimentaires dans lesquelles nous nous débattons aujourd’hui. Première interrogation : pourquoi ne pas distribuer gratuitement ce lait aux populations alentour, comme cela se fait parfois pour les fruits et légumes en cas de surproduction ? Parce que les normes sanitaires veulent que le lait soit traité avant toute consommation. Qui, pourtant, ayant dépassé la cinquantaine, ne se souvient pas d’avoir été chercher le lait à la ferme et l’avoir goûté au sortir du pis de la vache ? Cela n’est plus possible légalement, au nom d’une sécurité alimentaire certainement utile, mais de plus en plus draconienne. C’est ainsi que les hypermarchés ne peuvent pas donner les produits arrivés à la date de péremption (mais tout à fait consommables) aux associations d’aide aux plus démunis. Si bien que, de plus en plus, ceux-ci s’humilient à aller les récupérer dans leurs poubelles. Le don de nourriture, geste autrefois naturel, est aujourd’hui sous contrôle de la société et entre en conflit avec son obsession sécuritaire et précautionneuse.
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SUBVENTIONS Pourquoi alors ne pas malgré tout vendre ce lait, même un peu en dessous du prix de revient ? Ce serait au moins de l’argent qui rentre. Le bon sens fait penser que retirer 800 euros d’une vente dont on espérait 1 000, c’est mieux que rien du tout. Il s’agit de maintenir les cours, répond-on. Et là, on est pris par une logique économique qui défie effectivement les lois du bon sens. Le non-initié n’y comprend d’ailleurs pas grand-chose. D’un côté, on stocke pour maintenir lescours, de l’autre on subventionne pour compenser leur baisse, les subventions encouragent la surproduction qui entraîne la baisse des cours… Ces subventions sont financées par le contribuable qui veut se rattraper en achetant moins cher, ce qui pousse les distributeurs à tirer sur les prix et donc à faire baisser les cours. Ajoutons à cela quelques officines qui spéculent sur cette matière première, les industriels qui écrèment d’un côté et vitaminisent de l’autre, pour justifier d’une valeur ajoutée, les transporteurs qui ont tout intérêt à ce qu’on boive du lait hollandais en France et du lait français aux Pays-Bas, et l’on se retrouve dans l’opacité la plus complète. Plus personne n’est capable de dire quel serait le juste prix du litre de lait si on allait directement l’acheter à la ferme, pas même le producteur qui, quoiqu’il en dise aujourd’hui, a largement et longuement bénéficié de ce système. Encore restons-nous ici dans les limites de l’Union européenne et de sa Pac (Politique agricole commune), que nous n’avons d’ailleurs plus les moyens de financer. Qu’en serait-il si on essayait de comprendre ce qui se passe au niveau mondial ? Car ce problème est un problème de riches, même si nos agriculteurs en souffrent : nous produisons pour produire et finalement pour jeter, tandis que les pays pauvres, concurrencés par nos marchandises subventionnées, ne peuvent ni nous vendre leurs produits, ni se nourrir correctement (cf. Le point de vue ci-contre). |
Nourritures terrestres Le point de vue de Gotnran Lejeune, présidnet national du CJD
Pendant qu’ici nous sommes confrontés aux problèmes de surproduction laitière, porcine ou viticole, nombre de pays, ailleurs, ont des difficultés à nourrir leurs populations. Produire trop appauvrit nos agriculteurs, mais la baisse des prix agricoles a des conséquences encore plus dramatiques pour les paysans du sud qui ne peuvent plus acquérir engrais et semences et sont chassés de leurs terres. À l’inverse, si une tension sur les marchés fait monter les prix, comme en 2007-2008, ce sont les opulations urbaines du tiers-monde qui ne parviennent plus à se nourrir. Repus et protégés dans nos forteresses de pays riches, nous oublions trop souvent que la faim n’a été réellement éradiquée que chez nous. Qu’en sera-t-il à l’horizon des années 2050 quand il faudra nourrir 9 milliards d’hommes ? C’est techniquement possible, disent les experts, comme il serait techniquement possible dès aujourd’hui de permettre à chaque habitant de ne pas souffrir de la faim, d’accéder à l’eau potable et aux soins médicaux de base. Malheureusement, c’est moins une affaire de technique que d’organisation et de volonté pour mieux répartir les ressources au niveau mondial. Mais que voit-on? Les États occidentaux ne cèdent pas sur leur protectionnisme agricole. Les Chinois achètent des terres en Afrique, par millions d’hectares, qu’ils cultivent pour leur propre compte, avec leurs propres agriculteurs. Les Américains font de même en Amérique du Sud. La politique de réduction de nos émissions de CO2, louable en soi, lance certains pays dans la course aux agrocarburants qui concurrence les cultures vivrières. La crise n’arrange rien. C’est toujours et plus que jamais le chacun pour soi. Le problème est complexe, mais l’enjeu est simple. Ou nous continuons à nous replier sur nos égoïsmes et nous verrons très vite le retour des grandes famines sur lesquelles nous nous lamenterons devant le journal télévisé, en coupant notre steak bien saignant. Ou nous changeons nos comportements alimentaires, en privilégiant une agriculture de proximité plus respectueuse des cycles naturels et en allant vers plus de frugalité. Car, même si elle est renouvelable et améliorable, la production alimentaire annuelle n’est pas extensive à l’infini. Serons-nous capables de décider volontairement d’un meilleur partage? Ou attendrons-nous d’y être obligés par la contrainte de populations qui se révolteront contre leur sort? |
CONSOMMATION La crise du lait est aussi symptomatique de notre désarroi de consommateurs face à la surabondance et à la diversité des produits, à la sophistication de leur conditionnement et à l’uniformisation de nos goûts jusqu’à l’atrophie. Devant les 30 mètres de linéaire d’un rayon de yogourts et dérivés crémeux allégés en tous genres, de plus en plus souvent, l’écoeurement nous prend. En dix ans, notre consommation de produits laitiers a baissé de 10 % tandis qu’en 40 ans la part de l’alimentation dans le budget des familles est passée de 45 % à 14 %. Nous n’avons plus faim. Là est le paradoxe. Le système productiviste, avec ses pesticides, ses cultures intensives, ses industries de transformation agroalimentaires, ses subventions, nous a permis de chasser définitivement le spectre des famines. Ce qui a été la grande crainte de l’humanité pendant des millénaires est aujourd’hui résolu, dans nos pays riches, tout au moins. Mais le système s’est emballé et tourne maintenant à l’envers : il ne cherche plus à nous nourrir, mais exige que nous ne soyons jamais rassasiés. Nous dépendions de lui pour manger à notre faim, il dépend désormais de notre appétit pour sa survie. Entretemps, la prise de conscience écologique est venue renforcer le doute sur le bien fondé d’un tel système vorace en énergie, en produits chimiques, en eau, en transports, et destructeur du goût. N’ayant plus faim, en effet, nous pouvons être plus regardants sur ce que nous mangeons et sur la manière dont est produit ce qui arrive sur notre table.
DÉSERTION La nourriture est un des seuls domaines qui nous concerne directement, ce qui fait que nous y sommes particulièrement sensibles et réactifs. La montée en puissance du « bio », la lente désertion des hyper, la quête des saveurs « authentiques » sont autant de signes d’un passage vers un autre modèle de consommation. Cela rappelle aussi que les enjeux alimentaires ne sont pas seulement économiques : produire plus pour moins cher. Ils sont aussi sociaux : la nourriture s’échange, se discute et se partage ; et sociétaux : manger n’est pas seulement ingurgiter des aliments, c’est manifester un certain type de rapport à la nature, à l’environnement, aux autres, c’est accomplir des rituels. Si le système actuel ne fonctionne plus, c’est qu’il a fini par oublier ces trois dimensions : le subventionnement généralisé depuis 50 ans a sorti l’agriculture de la réalité économique ; la grande distribution a désocialisé l’échange de nourriture en éloignant le producteur du consommateur ; l’industrie alimentaire a cassé les rituels et fait disparaître le naturel par le packaging plastifié et le marketing du prêt-à-avaler insipide. Il n’y a pas d’autre solution que de quitter ce modèle abstrait et désincarné pour aller vers un autre, fondé sur plus de proximité, où nous accepterons de payer le vrai prix de ce que nous mangeons, parce que ce sera bon et que nous saurons qui l’a produit. À moins que nous ne préférions déguster notre lait en gélules.
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