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Idées  
Relance virtuelle   

Mars 2009

Aux plans de sauvetage des banques, en octobre 2008, ont succédé les plans de relance, en décembre et janvier de cette année. Les gouvernements ont voulu affirmer, de cette manière, qu’ils avaient tiré les
leçons de la crise de 1929 et qu’ils étaient à la manoeuvre pour nous sauver de la tourmente. Ainsi chacun
a sorti des dizaines de milliards de son budget comme des lapins d’un chapeau, alors que le spectateur-contribuable avait préalablement pu constater que les finances étaient aussi exsangues que le chapeau du bonimenteur était vide. Y aurait-il un double fonds ?
C’est à qui mettra le plus gros paquet sur la table. Évidemment, les États-Unis, avec leur puissance de feu et leur nouveau président, sont les plus forts : 800 milliards de dollars. Peu de choses, finalement, par rapport à la dette américaine qui avoisine déjà les 10 000 milliards de dollars. L’Allemagne, après un premier plan de 31 milliards d’euros, vient de rajouter au pot pour 50 milliards. Elle semble avoir attendu de voir ce que misaient les autres pour surenchérir. En France, on est plus modeste : 26 milliards. Mais on a nommé un ministre de la Relance, Patrick Devedjian. Nous voilà rassurés !

SAUVE-QUI-PEUT
Dans cette partie de poker menteur, chacun joue son jeu, retrouvant des réflexesnationalistes. L’Europe a fait mine de se concerter pour le plan de sauvetage des banques. Pour la phase de relance, c’est chacun pour soi et sauve-qui-peut. Éternel réflexe du Titanic. Les passagers de première, ceux qui en ont encore quelques moyens, prennent place dans les chaloupes. Pour les autres, advienne que pourra. L’Espagne, l’Irlande et le Portugal sombrent, l’Italie se noie, mais, soudain, on a l’impression qu’ils ne font plus partie du même bateau européen. On laisse les plus fragiles de côté et la solidarité disparaît. Au-delà même de toute idée d’altruisme, n’aurait-il pas été plus intelligent et plus efficace faire porter l’essentiel de l’effort sur un plan de relance au niveau européen, en particulier pour les pays de la zone euro, tant les économies de nos pays sont liées entre elles ? À quelques mois des élections européennes, c’eût été un signe fort de l’utilité de l’Union. Mais nos dirigeants semblent parfois les derniers à y croire.

EFFET D’ANNONCE
Donc, chacun a préféré exhiber en solo sa liasse de billets en pensant plutôt à sa réélection nationale. On ne sait pas très bien d’où vient cet argent, on l’a dit, mais on ne voit pas très bien non plus à quoi il va servir et même s’il existe. Notre ministre ès relance chiffre l’effort global à 428 milliards d’euros, incluant les 360milliards mis à disposition des banques. Sur cette dernière somme, par exemple, seuls 33 milliards (moins de 10%) à ce jour (1) ont été réellement injectés dans le renflouement des banques qui ne semblent d’ailleurs pas pressées d’en demander plus. En ce qui concerne les 26 milliards du plan de relance stricto sensu, on s’aperçoit, entre autres, que sur les 11,4 milliards prévus pour soutenir la trésorerie des entreprises, 9,7 milliards sont en réalité des créances, essentiellement fiscales, que l’État va simplement rembourser plus vite que prévu aux entreprises… Bonjour le cadeau! Et beaucoup d’autres de ces "cadeaux" sont en fait des sommes qui étaient déjà affectées. De même, on peut souligner que 26 milliards sur deux ans représentent à peine 0,7 point de PIB par an. Le coup de pouce est finalement assez virtuel
et relève surtout de l’effet d’annonce.

TRAITEMENT PARADOXAL
Nos responsables politiques paraissent ainsi reprendre opportunément la main sur l’économie, à peu de frais, eux qu’on accusait naguère d’en avoir perdu le contrôle. Sans doute était-il indispensable et urgent, aux yeux de l’opinion, de "faire quelque chose ", de montrer la présence de l’État, pour tenter de redonner un peu de confiance à nos concitoyens. Pour autant, ce fameux plan de relance est-il autre chose qu’un amortisseur social de la crise? Suffit-il de brandir des milliards qu’on n’a pas pour faire repartir notre économie assommée par les excès de sa financiarisation et de sa dérégulation ?
Notons, au passage, le paradoxe du traitement : pour se sortir d’une crise due à la dérive des crédits, on décide de vivre encore plus à crédit, en creusant notre déficit et en reportant la dette sur les générations futures. Craignons que nos enfants et nos petits-enfants ne nous disent pas merci… Nous serions plus à l’aise aujourd’hui, si depuis trente ans, nous n’avions pas toléré des budgets publics déficitaires et accepté de nous endetter toujours plus lourdement. Le Canada, qui a pris le taureau par les cornes, accumule les excédents budgétaires depuis près de dix ans. Il dispose d’unemarge demanoeuvre beaucoup plus confortable que la nôtre pour faire face à ce coup dur.

Relance durable,
par Gontran Lejeune, Président national du CJD

Face à la crise, un plan d’urgence était certainement nécessaire. Celui que nous ont proposé nos gouvernants est beaucoup plus symbolique que réellement efficace (comme nous l’analysons dans l’article ci-contre). Il repose sur l’étrange principe de soigner le mal par le mal : nous sommes au bord de la faillite? Faisons un pas en avant en dépensant encore un peu plus… Au-delà de l’urgence et du symbole, le réel va rapidement se rappeler à nous. Un vrai plan de relance, à notre sens, doit s’attaquer aux racines des difficultés et s’inscrire dans la durée. Or, quels sont les enjeux mis en lumière de manière encore plus crue par cette crise? Après avoir refusé de nous réformer pendant de longues années, nous devons en même temps trouver les moyens de maintenir notre haut niveau de protection sociale, retraites comprises, relancer l’emploi, améliorer la compétitivité de nos entreprises, rembourser la dette publique, faire face à la concurrence mondiale et redynamiser notre économie, dans un contexte de dépression.
Au lieu de continuer à appliquer de vieilles recettes qui ne marchent plus, pourquoi ne pas profiter de cette période difficile pour mettre en place des réformes structurelles et inventer de nouveaux modes de fonctionnement? Il y a, par exemple, une mesure que le CJD prône depuis longtemps et qui pourrait considérablement change la donne: l’instauration de la Contribution Sociale sur la COnsommation (CSCO). La concurrence mondiale rend nos entreprises de moins en moins compétitives en raison du coût du travail. En permettant de transférer le montant des charges sociales du salaire vers le produit ou le service rendu, et en élargissant considérablement l’assiette des prélèvements, la CSCO abaisserait ce coût de la main-d’oeuvre et renflouerait les caisses de la Sécu (2). Mais, plus important encore, elle rendrait nos entreprises plus concurrentielles, ce qui favoriserait la création de richesses et réduirait sensiblement le chômage. L’amélioration du marché de l’emploi, à son tour, viendrait alimenter la croissance et alléger la dette sociale, en libérant du pouvoir d’achat pour les salariés. La CSCO nous apparaît, au CJD, comme une mesure plus innovante que l’injection de milliards potentiels pour relancer durablement la machine économique et la remettre sur les bons rails, d’autant plus qu’il n’y a plus de risques inflationnistes. Et nous ne manquons d’autres propositions à la disposition de ceux qui sont prêts à sortir des routines mentales. La première relance dont nous avons besoin est peut-être celle de notre imagination.
(2) Sur les modalités de fonctionnement de la CSCO, voir le rapport du CJD: Une fiscalité sociale au service de la compétitivité et de l’emploi, mars 2006.

 EFFETS PERVERS
En France, malheureusement, cet accident conjoncturel lourd s’ajoute à des problèmes structurels qui ne sont toujours pas résolus, malgré une certaine volonté affichée par l’actuel gouvernement : un État et une administration trop dépensiers, un tissu de PME trop petites et insuffisamment exportatrices, un taux de sous-emploi excessif, des charges sociales à croissance exponentielle. Du coup, le prétendu plan de relance risque de générer plus d’effets pervers que de bénéfices. Il encourage plutôt à s’endetter alors que nous devrions faire des économies drastiques, notamment du côté de l’État. Il laisse croire que nous disposons de réserves inépuisables, alors que nous sommes à sec et entrons dans une période où nous allons devoir nous serrer la ceinture. Il remet en selle l’État-Providence au moment où les Français commençaient à comprendre qu’ils devaient aussi compter sur eux-mêmes pour s’en sortir. En un mot, il nous maintient sous perfusion d’une morphine douce, celle du déficit, et nous déresponsabilise, au lieu de nous préparer aux réformes radicales nécessaires.
Ce ne sont pas les milliards virtuels qui vont remplir les carnets de commandes des entreprises ou leur permettre de créer des emplois, mais leur capacité à innover, à se développer, à exporter. La seule relance possible est d’aider nos entreprises à être plus efficaces et plus compétitives, de favoriser la réorganisation de notre tissu industriel et de réduire le train de vie de l’État. Cela demande du temps, du courage et une vision. Les dividendes électoraux qu’on peut en tirer sont évidemment à plus long terme que ceux qui proviennent d’un abus de la planche à billets.

(1) A l’heure où nous écrivons, soit fin janvier.