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Idées  
Corporatismes électifs   

Décidément, la France semble un pays bien difficile à réformer. Il n’a pas fallu plus de dix mois pour que la volonté de mener des réformes radicales, affichée par le président de la République et son gouvernement, se heurte à une sanction électorale sévère. Les justifications de cette infortune sont multiples et contradictoires. Est-on allé trop vite ou pas assez ? Faut-il mieux expliquer, faire de la pédagogie ou passer en force ? A-t-on demandé trop d’efforts à certains et pas assez à d’autres ? Ou est-ce le comportement déroutant du premier des Français qui a joué en sa défaveur ? On s’interroge sur la méthode. Mais le mal n’est-il pas plus profond ?
Car, paradoxe, tout le monde, ou presque, s’accorde sur l’idée que les réformes sont urgentes et indispensables pour nous adapter aux réalités du XXIe siècle et qu’il faut les continuer. D’où vient alors qu’à chaque fois les élans rénovateurs sont encalminés par des votes contraires au point de faire faseyer les plus ardents navigateurs politiques ?
Ceux-ci sont d’abord victimes d’une certaine forme du syndrome Nimby (not in my back yard – pas dans mon arrière-cour) qui veut, par exemple, qu’on soit favorable aux énergies renouvelables, mais qu’on refuse toute éolienne implantée à moins de 50 km de son domicile. Les Français n’aiment que les réformes qui ne leur enlèvent aucun de leurs avantages – durement acquis… – et si possible leur en ajoutent.
Ils préfèrent, en tout cas, celles qui s’appliquent aux autres, lesquels sont, à leurs yeux, toujours plus privilégiés qu’eux.

 

DISCUSSION IMPOSSIBLE

Ainsi, l’intérêt général, dont chacun se revendique, n’est-il acceptable que s’il ne fait pas obstacle aux intérêts particuliers des individus ou des groupes. C’est un réflexe bien humain. Mais le problème se complique quand la classe politique elle-même y cède, alors qu’elle est censée, justement, représenter l’intérêt général. On vient d’en avoir l’illustration au moment de la publication du rapport Attali, en janvier dernier. Au moment même de sa remise au chef de l’État, celui-ci avait déjà rejeté a priori trois propositions, dont celle de faire disparaître les départements, à l’horizon de dix ans, en répartissant progressivement leurs compétences aux régions et aux communautés urbaines (1).
Là encore, tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’il y a, en France, beaucoup trop de niveaux administratifs (au moins six, de la commune à l’Europe, sans compter les services de l’État « déconcentrés » sur le territoire), constitués eux-mêmes d’entités trop petites (36 000 communes, 100 départements, 26 régions!).
L’entassement des structures et leur morcellement ralentissent les prisesde décisions, créent des doublons et des rivalités, diluent les moyens, ajoutent à l’opacité administrative, conduisent à l’impuissance et coûtent cher. Les responsables politiques, individuellement, en ont bien conscience. La décentralisation a rajouté des couches bureaucratiques sans oser tailler dans le vif. Gaston Defferre, initiateur de cette décentralisation dans les années 1980, avait pourtant déjà proposé la suppression des départements. François Mitterrand l’avait refusée d’un geste. Vingt-cinq ans plus tard, la proposition est à nouveau rejetée sans discussion par un président qui se réclame de la rupture.

NE PAS DÉPLAIRE AUX ÉLUS

Certes le « timing » n’était pas favorable puisqu’intervenaient, un mois plus tard, des élections cantonales destinées à renouveler une moitié des 4000 conseillers généraux. Mais peut-on proclamer qu’il faut réduire les dépenses publiques, diminuer le nombre de fonctionnaires, alléger le système administratif et simplifier la vie des Français et ne pas même oser débattre de la question ?
Évidemment, il faudrait affronter des conseillers généraux qui touchent une indemnité allant de 1500 à 2500 euros, selon la taille du département, pour une activité pas très prenante, cumulable avec d’autres indemnités électives, à concurrence d’un plafond de 8 000 euros. Ce serait aussi déplaire aux 100 présidents de ces assemblées qui émargent à 5 400 euros et bénéficient de quelques avantages en nature (2). Ce serait tout autant porter atteinte à leur notabilité et au plaisir de siéger dans des hôtels départementaux souvent très cossus. Ce serait, également, non pas supprimer quelques dizaines de milliers de postes de fonctionnaires, mais ne pas renouveler certains

irresponsabilité patronale
Le point de vue de Thomas Chaudron, Président national du CJD

Nous demandons à l’État, dans la tribune ci-contre, de balayer devant sa porte et de savoir se réformer lui-même avant de l’exiger des autres. À notre tour, nous ne serions pas crédibles si nous ne balayions pas devant notre propre porte. Et on ne peut qu’être atterrés devant le spectacle que nous donne l’UIMM depuis quelques mois. En tant que dirigeants dont les entreprises adhèrent à des syndicats et branches professionnels dans un souci de renforcement de nos filières et de responsabilité à l'égard de nos salariés, nous nous sentons directement floués par les agissements de certains responsables de ces branches. Cette situation laisse une fois encore penser que les patrons sont au-dessus des lois, que l’appât de l’argent est leur seule morale.
Le CJD a été créé en 1938 par une poignée de chefs d’entreprise qui ne se retrouvaient pas dans le patronat de l’époque et qui dénonçaient son attitude figée, son déni du progrès social au profit de la seule finalité économique. Ce patronat-là était déjà incarné par les "Maîtres de Forges", dont on peut mesurer, 70 ans après, la constance des convictions et des pratiques… Défenseurs d’un « libéralisme responsable » et non
d’intérêts catégoriels ou partisans, nous trouvons affligeant que des personnes qui parlent et négocient au nom de l’entreprise toute l’année aient aussi peu cette idée de responsabilité chevillée au corps, alors que des centaines de milliers de chefs d’entreprises la mettent en oeuvre chaque jour.
Seule organisation patronale financée exclusivement par des personnes physiques (car c’est le dirigeant qui adhère à notre mouvement, et non l’entreprise), le CJD se sent à l’aise pour prôner une remise à plat totale du fonctionnement patronal à l’occasion de ce scandale(1). Représentativité, financement, domaines d’action, rien ne doit être éludé. Il faut cesser de pousser des cris d’orfraie devant l’opacité qui règne encore sur nombre d’organismes dépositaires du paritarisme – que l’on fait, à chaque fois, semblant de découvrir – et se mettre au travail. Au-delà de l’image, c’est la légitimité même du monde patronal qui est en jeu aujourd’hui. La Présidente du Medef semble l’avoir compris. Nous sommes prêts à collaborer à toutes les actions qui iront dans le sens d’une plus grande transparence et d’une meilleure gouvernance des instances dont la France, les Français et les entreprises ont plus que jamais besoin.

(1) Notons que cela fait déjà de nombreuses années que nous en appelons à une réforme du paritarisme et des branches professionnelles qui ne correspondent plus à la réalité de notre siècle. Voir, par exemple, notre rapport Dialogue social, l’entreprise de tous, avril 2000; ou encore Dialogue social : instaurer une culture de la négociation dans les entreprises, avril 2003, repris dans l’ouvrage Vers un libéralisme responsable (Éditions d’Organisation, 2004), chapitre 5, proposition 26, page 115.

départs à la retraite et reclasser la plupart dans les autres fonctions territoriales. On y gagnerait pourtant une plus grande réactivité dans les décisions et plusieurs milliards d’euros chaque année, quand on se bat pour récupérer quelques millions d’euros dans les ministères ou les organismes publics. On renforcerait les régions qui sont aujourd’hui un axe stratégique de développement dans la compétition internationale où les départements ne représentent rien.

UN MAUVAIS EXEMPLE

Depuis vingt ans, les entreprises ont fait l’effort de réduire drastiquement leurs niveaux hiérarchiques pour gagner en souplesse et en rapidité de réaction, mais aussi pour favoriser l’autonomie de leurs salariés. En même temps, elles doivent s’adapter en permanence à de nouvelles obligations légales que l’État impose souvent sans grande concertation. Elles renâclent parfois, mais finissent par accepter les règles. Les entreprises et leurs représentants ne sont pas pour autant exempts de réflexes corporatistes (cf. le Point de vue de Thomas Chaudron). Du moins ont-ils l’excuse de ne pas être directement porteurs de l’intérêt général, au contraire de la puissance publique. Si celle-ci ne parvient pas à bousculer ses propres corporatismes, comment pourra-t-il l’exiger des autres ? Si les élus eux-mêmes ne sont pas capables de reconnaître que l’échelon départemental est devenu obsolète et inutilement dispendieux, uniquement parce qu’ils bénéficient de cette dépense, comment pourront-ils demander aux fonctionnaires de réduire leurs effectifs, et aux chauffeurs de taxi, aux vétérinaires, aux notaires, aux avocats, aux coiffeurs de renoncer aux réglementations qui les protègent et de libéraliser leurs métiers ? Comment en appeler à leur sens de la responsabilité, si on n’en donne pas soi-même l’exemple ?


(1) Le CJD le préconisait déjà dans un rapport sur les relations entre entreprises et territoires publié en
avril 2002 et repris dans l’ouvrage Vers un libéralisme responsable (Éditions d’Organisation, 2004), chapitre 2, proposition 9, page 49.
(2) Ce qui représente une «masse salariale» d’un peu plus de 100 millions d’euros.