Se connecter
RECHERCHE
Idées  
Financement des syndicats   

Investir pour un meilleur dialogue social


En cette fin d’année 2007, peu avant que le pays soit paralysé par des grèves, on apprenait que la fédération la plus puissante du Medef, l’Uimm, disposait d’une caisse noire de 600 millions d’euros qui lui servait à « fluidifier les relations sociales », au travers de versements en liquide, sans doute au bénéfice tant des entreprises victimes des conflits qu’à leurs organisateurs. On apprenait aussi que certaines organisations patronales, également affiliées au Medef, bénéficiaient de largesses de la part des services de la Médecine du travail, elle-même financée par les cotisations patronales. Mais apprenait-on vraiment ? Les langues se sont déliées à cette occasion, faisant apparaître que tout le monde savait, ou presque, et que cela faisait partie du fonctionnement de nos relations sociales.
On apprendra donc bientôt les liens (financiers) étroits qui unissent le Comité d’entreprise d’EDF, par exemple, et la CGT, ou encore la participation des OPCA, organismes de formation professionnelle, à la prise en charge de salariés et de locaux mis à disposition des syndicats. Tous les financements occultes, toutes les pratiques obscures finiront un jour par remonter. On fera semblant de le découvrir et de s’en émouvoir et on finira par reconnaître que tout le monde était au courant, mais que personne ne savait comment faire autrement.

 

Abus de biens sociaux
Car la crise du financement des syndicats n’est pas nouvelle, pas plus que l’opacité de leurs ressources. Le rapport Hadas-Lebel, publié en mai 2006, a fait clairement le point sur les spécificités françaises, soulignant notamment la faiblesse des cotisations et le manque de transparence financière des organisations syndicales. Le CJD lui-même avait déjà tiré la sonnette d’alarme en 2000 : « S’il est difficile de connaître le nombre exact d’adhérents des organisations syndicales, il est encore plus ardu d’être renseigné sur leur mode de financement. (…) Il semble aujourd’hui que plus des trois quarts des budgets confédéraux soient assurés par des ressources autres que le produit des cotisations. (…) Certaines affaires, concernant notamment les grands comités d’entreprise, ont montré que l’on se trouvait parfois à la limite de l’abus de biens sociaux.  (1)»

 

Statu quo délétère
Faut-il donc attendre que, comme pour les partis politiques naguère, nous allions jusqu’au bout d’une succession de scandales et de condamnations pour que ces problèmes soient réglés ? Pourquoi est-il si difficile de sortir de ce statu quo délétère ?
Ceux qui veulent qu’on ne touche à rien sont sans doute ceux qui touchent le plus… Mais les grandes confédérations (salariales et patronales) semblent surtout prisonnières de leur histoire qui, après la Seconde Guerre mondiale, a gravé dans le marbre la représentativité syndicale, découplant celle-ci de leur représentativité réelle. Si bien qu’elles ont eu tendance à ne plus s’occuper de recruter des adhérents et à considérer leurs attentes d’un peu haut. Ne parlons pas de la loi de 1884 sur le secret de leur comptabilité, derrière laquelle elles se retirent pour justifier leur manque de transparence. Elle était destinée à l’époque à protéger les militants d’une vindicte patronale qui n’a heureusement plus cours.

Légal, mais illégitime
On voit comment un système formellement légal, mais obsolète et contraignant, a finalement conduit à des pratiques illégales et comment surtout, il est devenu illégitime. Nous en avons eu une illustration, lors des grèves des transports, dans la lutte souterraine que se sont livrée les syndicats « représentatifs », d’ailleurs dépassés par leur base, et les nouveaux syndicats qui peuvent se comporter en jusqu’au-boutistes puisqu’ils n’ont pas à signer d’accords. S’il est si difficile de changer la donne, c’est que, faute d’avoir fait évoluer les règles en douceur, nous sommes maintenant dans une situation où tout se tient et où tout doit changer en même temps : organisation des syndicats, représentativité électorale, validation des accords, mode de financement, fonctionnement du paritarisme. On comprend que certains craignent d’y perdre des plumes, de l’argent et du pouvoir. Mais quand on diffère trop longtemps les réformes, on est souvent obligé d’en passer par des révolutions.

QUI DOIT FINANCER LE DIALOGUE SOCIAL ?
Le point de vue de Thomas Chaudron, Président national du CJD

Pour sortir de la confusion actuelle en matière de financement des syndicats, patronaux comme salariés, la première étape est évidemment d’assurer la transparence des comptes : que l’on ait enfin une vision claire sur la réalité de leurs multiples sources de revenus, directs et indirects, que l’on puisse évaluer leurs besoins réels de fonctionnement et contrôler la légalité de l’usage qu’ils font de leur argent. C’est bien le moins que l’on puisse exiger et c’est d’ailleurs ce qui est demandé à chaque entreprise et à chaque citoyen et même, depuis peu, aux partis politiques. C’est ce à quoi s’oblige le CJD, qui, notons-le au passage, est le seul mouvement patronal entièrement financé par les cotisations de ses adhérents (1).
L’idéal serait que tous les syndicats puissent vivre de leurs seules cotisations. Cela semble possible du côté des organisations patronales paritaires auxquelles les entreprises trouvent un certain intérêt à adhérer, ce qui leur procure de substantiels revenus.
C’est évidemment beaucoup plus difficile du côté des organisations de salariés, en raison du très faible taux de syndicalisation. Comme on ne voit pas comment faire remonter rapidement ce taux, sauf à décider de mesures contraignantes comme l’obligation de se syndiquer, il faut imaginer d’autres solutions.
Le financement direct par l’État poserait deux types de problèmes. En premier lieu, celui-ci en a-t-il aujourd’hui les moyens ? Mais surtout que se passerait-il en cas de conflit entre lui et les syndicats, comme celui auquel on vient d’assister à propos des régimes spéciaux de retraite ? L’État ne serait-il pas tenté par une forme de chantage aux subventions ?
Le financement par l’entreprise se heurte, a priori, à la même difficulté. Pourtant, remarquons que les cotisations aux organisations patronales représentatives sont aujourd’hui payées par les entreprises. Cela se justifie si l’on considère que c’est pour le bien de celles-ci, que cela leur est utile. Si l’on pense également, comme c’est notre cas, que le dialogue social est une priorité pour nos entreprises et que nous avons besoin d’interlocuteurs solides pour construire ce dialogue, pourquoi l’argent de l’entreprise ne servirait-il pas aussi au bon fonctionnement du syndicalisme salarié ?
S’il est admis que l’entreprise subventionne des comités d’entreprise dont l’essentiel des activités concerne l’organisation des arbres de Noël, n’est-il pas aussi légitime qu’elle participe au financement d’un dialogue servant à inventer les formes d’organisation du travail dont elle-même a besoin pour être compétitive demain ?


(1) Pour être tout à fait exact, le CJD reçoit parfois des subventions à hauteur de quelques pour cent de son budget, en contrepartie d’actions de formation ou d’expérimentation.

Refroidissement climatique
Tout cela pourrait n’être qu’amusantes péripéties. Pourtant sur ce théâtre d’ombres se joue un drame bien réel : celui de la déliquescence toujours plus profonde du dialogue social à la française, dont sont victimes les salariés comme les entreprises. Quelle qu’en soit l’origine, on se demande aujourd’hui à quoi sert tout cet argent investi dans le système des relations sociales puisqu’on n’arrive toujours pas à se parler franchement, à négocier sérieusement et à prévenir les conflits. Puisque les salariés ont l’impression de n’être entendus et compris de personne. Puisque les entreprises, en particulier les PME, ne parviennent pas à trouver d’interlocuteurs valables. Puisqu’au final, on en appelle immanquablement à l’arbitrage de l’État.
Ce qu’il faudrait chiffrer, c’est le coût global de ce dysfonctionnement du dialogue social, en termes de conflits et de grèves, bien sûr, mais plus encore en termes de refroidissement du climat. Combien coûte à la France et aux entreprises l’insatisfaction des salariés à l’égard de leur travail, la mauvaise ambiance qui règne dans certains secteurs, la démotivation de certaines catégories de personnel, les luttes d’influence, les lourdeurs du paritarisme, les blocages syndicaux (2)  ?

 

Un bon investissement
La qualité du dialogue social est une des sources principales de la performance globale des entreprises (3). Cela était vrai pendant l’ère industrielle, c’est encore plus vrai et essentiel dans l’économie post-industrielle dont le succès repose sur l’implication de chaque salarié. Au moment où il n’est plus possible de reculer sur la remise à plat et la réorganisation de notre système de relations sociales et de son mode de financement, c’est cet objectif qu’il faut avoir en tête : comment mettre en place un dialogue social constructif, comment recréer de la confiance entre les partenaires sociaux pour que notre pays dépasse ses antagonismes paralysants. Si on y parvient, ce sera le meilleur des investissements.


 (1) Dans le rapport : « Dialogue social, l’entreprise de tous – contribution au débat sur la refondation sociale », avril 2000. Le CJD faisait le même constat pour les organisations patronales en regrettant que leur « financement indirect, via la prise en charge de permanents par les différents organismes du paritarisme pose le même problème de transparence que pour les organisations syndicales salariées ».

 (2) La faute en revient aussi aux modes de management pratiqués dans les entreprises françaises, comme le montre Thomas Philippon dans son livre Le capitalisme d’héritiers, la crise française du travail, Coll. La République des idées, Le Seuil, 2007.

 (3) Le CJD le rappelait déjà fermement dès les première lignes de rapport mentionné ci-dessus.